Entretien avec Virginie Surdej

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« Une famille syrienne » de Philippe Van Leeuw, Prix de la meilleure image, Magritte du Cinéma 2018

Au dernier étage d’un modeste appartement situé non loin de la gare du midi vit une jeune femme indépendante, libre, dynamique, accueillante et chaleureuse. La lumière fuse et diffuse de toutes parts, du Nord au Sud, dans toutes les pièces et illumine le regard de cette créatrice d’images ; premier violon du chef d’orchestre : le réalisateur ou la réalisatrice. Virginie évolue dans ce lieu de passage, car cette jeune femme est une nomade toujours prête aux départs lointains.

Récemment ses efforts ont payé car Virginie a reçu le prix de la meilleure image aux Magritte du Cinéma 2018 pour son travail sur le film « Une famille syrienne » de Philippe Van Leeuw. Et elle a été accepté comme membre à la SBC.

Virginie Surdez est d’origine polonaise. Après avoir terminé le cycle secondaire, elle a réussi l’examen d’entrée à l’INSAS en section image dont elle sort à l’âge de vingt ans ! Après l’INSAS, elle décide de poursuivre des études à l’Institut Léon Schiller à Lodz, école dont sont issus les maîtres incontestés du cinéma polonais : Polanski, Wajda, Munk… etc, des réalisateurs, mais aussi des directeurs de la photographie comme Pawel Edelman (« Le pianiste » et les derniers films de Wajda), Andrej Sekula (« Pulp fiction), Jolanta Dylewska (« Sous la ville »).

Pourquoi cette poursuite des études après l’INSAS ?

VS Je considérais qu’ayant entrepris des études très jeune, trop jeune peut-être, il fallait acquérir davantage de maturité. Je n’avais pas envie de travailler directement après l’INSAS et la Pologne permettait aussi de retrouver mes racines. A Lodz, nous avions plus de moyens qu’à l’INSAS, car le régime communiste avait conforté le développement de l’expression cinématographique.

Directement dans le bain vous avez alterné documentaires et court-métrages de fiction. Qu’est-ce que cela vous a apporté ?

VS : Je n’ai jamais senti de rupture entre le documentaire et la fiction. Durant le cursus scolaire on pratiquait les deux. Je poursuis dans cette voie, alternant fictions et documentaires. J’ai l’impression d’assurer une continuité avec la volonté de résoudre toujours les mêmes questions : comment faire pour apporter l’expérience enrichie par chaque film et pour mettre ses connaissances au service de l’œuvre ; sachant qu’à chaque film il faut tout recommencer à zéro ?

“Wolf and Sheep” de Shahrbanoo Sadat

 Ce long-métrage tourné au Tadjikistan a-t-il été compliqué à mettre en images ?

VS Cette coproduction entre le Danemark et la France a été très compliquée à monter, car il était impossible de tourner en Afghanistan. Or la jeune réalisatrice, Sadat, avait une exigence absolue ; retrouver les paysages afghans, son village d’origine et ses habitants. La jeune réalisatrice a débuté dans le documentaire grâce aux Ateliers VARAN à Kaboul et appris le cinéma sur le terrain en réalisant ses propres films à la caméra.

Cette histoire fictionnelle qui se déroule au centre de l’Afghanistan s’inspire de son adolescence vécue dans un milieu rude qui vit dans des croyances moyenâgeuses. Sadat possède le souci de l’authenticité absolue. Fière de son pays, elle veut donner l’image d’une région rurale, rude où les enfants bergers, héros du film, quand ils sont seuls, bravent les interdits des adultes en se retrouvant dans la montagne.

Trouver les paysages et les décors adéquats pour garder les images de ce monde rural où elle a vécu était une véritable gageure. La délocalisation s’imposait. Au bout d’une semaine au Tadjikistan, nous avons trouvé la vallée encaissée qui lui convenait. Pendant les repérages, il était essentiel de bien définir les lieux ; de déterminer les axes de prises de vues ; l’évolution de la lumière naturelle de l’aube au crépuscule.

Le village a été entièrement reconstruit et elle a ramené les afghans de son village au Tadjikistan. C’était une entreprise colossale de recréer cette atmosphère avec des villageois, acteurs non professionnels, ignorants tout de la société moderne.

La réalisatrice travaille dans l’improvisation avec les enfants. Elle évoque la scène avant de tourner et la caméra suit. Sa méthodologie consiste à parler des scènes sans jamais donner le scénario.

Tout le film a été tourné en extérieurs avec un petit budget (aux alentours d’un million d’euros). J’ai travaillé sans éclairage. Pratiquement 100% en lumière naturelle. Tout pouvait arriver à tout moment et, en cela, nous étions très proches du documentaire tout en réalisant une fiction. On tournait un minimum de prises ; la première s’avérant souvent être la bonne.

Un des problèmes majeurs que j’avais : il était impossible d’éclairer de vastes espaces la nuit. La configuration du terrain m’a permis de créer des nuits américaines, certaines tournées dans la journée ; d’autres au crépusculeParfois j’utilisais 2 ou 3 petits néons pour accompagner la marche d’un personnage.

C’était une très belle expérience.

“Much loved” de Nabil Ayouch

Que vous a apporté cette première collaboration avec Nabil Ayouch ?

VS : J’aime sa façon de travailler. Les deux films auxquels j’ai participé ont été produits de manière différente.

« Much Loved » décrit la vie des prostituées au Maroc. Ce film humble et généreux n’a pas obtenu les aides du centre du cinéma marocain et a dû recourir à de l’autofinancement en compressant les budgets. Le film a donc été tourné en 22 jours. Il n’y avait pas de scénario au sens classique, mais un magnifique séquentiel s’appuyant sur le réel ; sur les nombreux témoignages que Nabil avait recueilli pendant des mois de recherches. Nabil voulait travailler en improvisation avec ses quatre comédiennes.

Nous voulions travailler en numérique avec une vraie caméra épaule. Nous avons finalement opté pour les F55 de Sony avec les zooms angénieux optimo ce qui s’est avéré être un bons compromis par rapport à un budget serré qui ne nous permettait pas de filmer en Amira.. Nous avons utilisé deux caméras, car nous avions souvent quatre comédiennes dans le cadre. En ce qui concerne l’éclairage, j’ai utilisé beaucoup de petites sources Avalon et Kinoflo.

Le tournage fut difficile, mais exaltant.

“Razzia” de Nabil Ayouch

VS : Pour cette deuxième collaboration avec Nabil Ayouch, nous avons pu bénéficier d’un budget beaucoup plus important pour faire un film beaucoup plus complexe. Nous avons eu droit à cinquante jours de tournage avec un plan de travail très chargé ; vu la multiplicité des lieux.

« Razzia » est un film choral mettant en scène les destins de cinq personnages qui sont reliés sans le savoir, à Casablanca, entre passé et présent.Cette œuvre est construite comme une véritable mosaïque, tant sur le plan de la mise en scène que pour la photographie. Il fallait rendre l’atmosphère de chaque espace et l’univers de chaque personnage ; qu’il s’agisse d’un univers bourgeois et aseptisé, de celui de la Médina ou d’un petit village dans les montagnes des années 80. Malgré ces univers différents, le film devait préserver sa propre continuité. Cela a constitué un vrai défi et cette deuxième collaboration avec Nabil m’a permis de découvrir d’autres facettes du Maroc.

« Une famille syrienne » de Philippe Van Leeuw

Voilà un film abouti sur tous les plans qui donne une image de la guerre dans un huis-clos implacable, étouffant dont on ne sort pas indemne. Quels sont les nombreux défis que vous avez dû résoudre?

VS : « Une famille syrienne » constitue un défi commun à toute une équipe. L’action se déroule en une journée dans un lieu unique. Nous avons tourné dans un seul décor réel à l’exception d’un plan extérieur en fin de film. Nous avons tourné dans un appartement labyrinthique avec des comédiens professionnels et non professionnels venant de France, du Liban, de Palestine et de Syrie. A la lecture du scénario, le défi était de donner une image et une profondeur à cette guerre syrienne différente de ce que l’on voit habituellement dans les médias. Il fallait trouver le ton juste.

N’y avait-il pas un autre défi ? Etant donné que Philippe Van Leeuw est aussi chef opérateur ?

VS : Nous nous sommes vite compris et partagions les mêmes désirs d’images pour ce film. Philippe Van Leeuw a une connaissance intime de l’image et veut vraiment la mettre au service de sa mise en scène. Sur le plateau, l’un réalise ; l’autre crée la lumière et le cadre. Philippe a pu déléguer sa vision et la transmettre à quelqu’un d’autre. Je suis heureuse de sa confiance et des résultats, car il avait des attentes très précises.

Vous avez répété une semaine dans les décors. Pourquoi cette démarche ? 

VS : Il était fondamental de créer cette famille venant d’horizons multiples. Cela a soudé des liens entre les personnages évoluant dans un lieu unique, mais aussi avec l’équipe. D’autre part, la caméra devait être proche des comédiens ; elle glisse devant eux ; tourne autour d’eux comme une anguille ; les enveloppe. Le désir de Philippe était de sentir la réalité vécue par cette famille syrienne. La sensation de tension, de danger devait s’affirmer tout au long du déroulement de cette journée.

Il y a de nombreuses séquences chorégraphiques qui ne peuvent pas être improvisées et se déroulent dans tout l’appartement, mais aussi des plans fixes, posés. On connaissait les lieux par cœur et on a essayé de transmettre tous ces éléments de manière optimale. Tourner dans un lieu unique fut un défi pour la lumière : il fallait la réinventer à chaque fois afin de garder une certaine dynamique. J’ai utilisé pas mal de sources lumineuses, mais le but était de ne pas sentir la lumière et de retrouver une atmosphère naturelle déclinée de façon différente dans des décors où rideaux, tentures, volets constituaient des éléments importants pour la création des images.

Nous tournions parfois dans six ou sept espaces différents et il était important d’équilibrer les niveaux. Nous avons utilisé un plafond technique, de nombreuses sources Avolon petites et très maniables. Pour rendre l’atmosphère des séquences où il y a des coupures d’électricité, nous avons utilisé des lampes à gaz bricolées avec des Leds, ainsi que des néons de « secours ». Le travail technique était complexe, car Philippe voulait tourner un maximum dans la continuité. Il y avait donc des jours où nous devions faire un effet de « crépuscule » en pleine journée. Pour maîtriser la lumière naturelle de cet appartement, nous avions construit des cadres adaptés aux fenêtres constitués de voiles et tissus noirs plus ou moins opaques afin de pouvoir maîtriser nos découvertes et faire les effets demandés à toute heure de la journée.

J’ai tourné avec une caméra Arri Amira que j’avais découverte sur le film « Wolf ans Sheep ». Cette caméra épouse bien le corps et je la trouve confortable pour tourner des plans à l’épaule. L’utilisation des optiques Cooke S4 donnait de la douceur aux images, car je n’aime pas l’hyper définition du numérique. Les focales utilisées étaient souvent des 32, 40, 50mm. Philippe Van Leeuw travaille dans l’épure, la précision. Il possède un côté « Bressonien » qui transparaît dans « Une famille syrienne ».

Vous partez au Pérou pendant deux mois. Pour quel film ?

VS : Je fais un retour au documentaire avec deux réalisatrices : Bénédicte Liénard et Mary Jimenez. Il s’agit d’un sujet fort consacré à la traite des êtres humains.

Après ce tournage, je reviens deux semaines en Belgique pour repartir au Guatémala et retrouver le long métrage de fiction.

Pourquoi ne pas tenter la réalisation ?

VS : J’éprouve beaucoup de plaisir à travailler avec les autres. J’aime redécouvrir des réalisateurs et réalisatrices avec lesquels j’ai déjà travaillé sur de nouveaux sujets. J’aime aussi en rencontrer d’autres. Cela permet d’explorer de nouveaux univers. Je ne me sens pas habitée par ce désir de réalisation mais peut-être que cela pourrait arriver un jour.

Entretien : Robert Lombaerts