Philippe Guilbert parle de Grand Froid

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Philippe Guilbert, SBC/AFC, est connu pour avoir fait la lumiè
re d’une trentaine de longs métrages dont les premiers films de Benoît Mariage, Les Convoyeurs attendent (1999), L’Autre (2003) et Cowboy (2007). Il a aussi éclairé et cadré Pleure pas Germaine d’Alain de Halleux (2000), Le bruit des gens autour de Diastème (2008), J’enrage de son absence de Sandrine Bonnaire (2012), Henri de Yolande Moreau (2013), Disparue en Hiver de Christophe Lamotte (2013), Le goût des Merveilles d’Eric Besnard (2015), Le goût des myrtilles de Thomas de Thier, Un Français de Diastème (2015), Souvenir de Bavo Defurne (2016), Le fils de Jean de Philippe Lioret (2016), Coexister de Fabrice Eboué (2016) …

Nous avons profité de la sortie de Grand Froid de Gérard Pautonnier pour lui poser quelques questions sur son travail de chef opérateur.

Synopsis : Dans une petite ville perdue au milieu de nulle part, le commerce de pompes funèbres dEdmond Zweck bat de l’aile. L’entreprise ne compte plus que deux employés: Georges, le bras droit de Zweck, et Eddy, un jeune homme encore novice dans le métier. Un beau matin, pourtant, un mort pointe son nez. Lespoir renaît. Georges et Eddy sont chargés de mener le défunt jusqu’à sa dernière demeure. Mais, à la recherche du cimetière qui s’avère introuvable, le convoi funéraire s’égare et le voyage tourne au fiasco.

Casting : Jean-Pierre Bacri, Arthur Dupont, Olivier Gourmet, Féodor Atkine, Marie Berto, Philippe Duquesne, Sam Karmann, Françoise Oriane, Simon André, Wim Willaert

Langue : Français

Durée : 1h26 min

Productions : Elzévir Films, La Compagnie Cinématographique, Panache Productions, Lava Films, Bactery Films

Quel est ton parcours ?

PG : J’ai fait l’Insas. A la sortie, j’ai fait un peu d’assistanat, mais il faut le dire, j’étais assez mauvais. Puis, je suis devenu cameraman en news, notamment pour CNN et un peu toutes les télés espagnoles . Je filmais pas mal les réunions de la communauté européenne, ainsi que les évènements qui se sont déroulés à l’est de l’Europe, ce genre de choses. J’ai eu la chance de couvrir en direct la chute du mur de Berlin. C’était une période fascinante à l’Est. De là je suis passé au documentaire, puis au court-métrage de fiction. Ensuite, j’ai fait Les convoyeurs attendent de Benoît Mariage et ça m’a ouvert des portes.

Quel est ta vision du métier de chef opérateur ?

PG : Je tourne beaucoup, mais je ne suis pas un technicien pur et dur . Je l’avoue, j’ai certaines lacunes techniques. Je suis plus un collaborateur de la mise en scène. J’aime la lumière qui ne se voit pas. Pour moi, la plus belle lumière est expressive, tout en étant naturaliste. Après ça dépend du film évidemment. En vrai, j’aime faire des choses différentes. Récemment j’ai bossé sur le spectacle de Jaco Van Dormael, Kiss&Cry et j’ai trouvé ça fascinant. Je suis aussi retourné vers le documentaire : Iran Paradox de Valerie Urrea et Nathalie Masduraud qui m’ont emmené en Iran sur la trace des femmes photographes. J’ai découvert un pays fascinant et des gens très ouverts. C’est drôle, la production était assez inquiète de confier l’image à un chef opérateur de fiction. Ils avaient peur que je ne sache pas me débrouiller tout seul avec une Alexa mini. (Rires). J’ai adoré retourner vers le documentaire, car en vérité c’est la base du regard. Tu n’a pas le droit à l’erreur. Et ça t’oblige à adopter un regard juste et une grande humilité.

De quoi parle Grand Froid selon toi ?

PG : C’est un road movie dans la neige autour d’un corbillard et de deux croque-morts. Un western dans le Froid .

Comment es-tu arrivé sur le projet ? Tu connaissais Gérard Pautonnier avant ? Comment s’est passé la collaboration ?

PG : C’est Gaetan David, le producteur d’Anga Productions qui m’a présenté Gérard. C’était son premier long. Il venait de remporter le Grand Prix du Public du meilleur scénario au Festival Premiers Plans dAngers en 2015, ainsi qu’un certain nombre de prix pour les deux courts-métrages qu’il avait réalisé avant : Chippendale-Barbecue et L’étourdissement. J’ai beaucoup aimé travailler avec lui, car il a un vrai univers. Il est assez direct et pas toujours réaliste, mais il est très intéressant.

Quelles étaient vos intentions à l’image ?

PG : Gérard voulait quelque chose de visuellement assez fort et je crois qu’on a réussi. Au niveau des décors, on avait deux espaces bien distincts qui se confrontaient. L’époque ne devait pas être reconnaissable, donc on a choisi des costumes et des accessoires (notamment la voiture) qui pourraient aussi bien passer dans les années 90, voire 80 qu’aujourd’hui. Nous avons déssaturé dans l’ensemble, refroidi pas mal sauf dans l’église où on a gardé les couleurs vives des vitraux. Notre référence principale était Fargo des Frères Cohen.

Pour ce qui est du cadre, on voulait quelque chose de très graphique. Le choix du format scope s’est imposé de lui-même car il permettait de couvrir tout le pare-brise du corbillard qui est le décor principal du film. Ca m’a aussi arrangé car le scope permet de cadrer deux comédiens côte à te, ce qui était assez souvent le cas. Enfin le road movie imposait le scope .

Combien de temps a duré le tournage ? Où avez-vous tourné ?

PG : On a tourné trois semaines à Jemappes près de Mons pour tous les plans du carrefour (c’est-à-dire le magasin de pompes funèbres faisant face au bistrot – les seuls survivants dans cette ville morte) et 23 jours en Pologne entre Février et Mars 2016.

As-tu rencontré des difficultés particulières ?

PG : Oui ! Enorme ! Nous n’avons quasiment pas eu de neige, alors que c’était un des éléments narratifs du film… Même en Pologne sur les vingt-trois jours de tournage, nous n’avons eu que six jours de neige ! C’était l’enfer ! Et c’était très dur pour Gérard. On était partis pour un film roots dans la neige, et au final on n’a pas arrêté de cavaler après cette neige ! On devait sans cesse décaler les séquences, ou on était obligés de les retourner quelques jours après, quand la neige était enfin tombée. La production nous poussait à chercher de nouveaux décors, à changer des éléments, mais Gérard avait des idées précises de ce qu’il voulait, comme par exemple une forêt sans sapin, et il a tenu bon. Les reperages étaient trés précis mais nous n’avions pas anticipé le manque d’altitude. Quand on est à l’intérieur du corbillard grâce au flou, on s’en sort pas mal à l’étalonnage. Mais pour énormément de quences, comme celle du lac, on a dû complètement tricher en combinant fausse neige au sol et grosse intervention des VFX (Benuts).

Avec quel matériel as-tu tourné ?

PG : On a tourné avec deux caméras : une Alexa XT et une Alexa Mini. J’ai choisi des Cooke S4 plutôt que du scope pour des questions de budget, j’aurai aimé les Summilux, mais nous étions dans une économie serrée (ce qui est quasiment le cas sur tous les projets que je fais).

Pour ce qui est de la lumière, j’avais deux Arri M90, un M1,8 et des SL 1 essentiellement, plus quelques kinos et des petites sources. A nouveau, on était en budget serré. Dans une des séquences, tournée à proximité d’une éolienne, Gérard voulait un effet d’ombre afin de rappeler que les pâles de l’éolienne étaient en train de tourner à proximité. Didier Versolatto, mon chef électro, a tout fait mécaniquement.

Et pour le cadre, quel type d’équipement as-tu utilisé ?

PG : J’ai tout fait sur dolly et sur slider. Il n’y a pas d’épaule, ni de stead. Pour la partie belge, il n’y avait qu’une seule caméra et pour la partie polonaise, ma première assistante et amie, Zoé Vink, est passée cadreuse deuxième caméra. Zoé a d’ailleurs  fait chef op 2ème équipe très très souvent, car on splitait l’équipe pour bénéficier de la neige. Une des séquences les plus remarquables au niveau du cadre est la séquence de car wash. Gérard voulait un top shot en mouvement à l’intérieur du corbillard et dans le car wash. Vu que c’était la dernière séquence tournée, mon chef machino, Réginald Desy, m’a proposé de découper le toit du corbillard et de poser les rails de travelling directement dessus. Avec le jeu des lumières, ça donne un plan d’ouverture très beau et intrigant !

Comment s’est passé le travail avec les comédiens ?

PG : Fantastique ! Le casting était top. Je connaissais déjà Olivier Gourmet et Jean-Pierre Bacri, comme Arthur Dupont, ils sont extraordinaires de générosité et de sensibilité. Ils habitent vraiment leurs personnages.

Comment s’est passé la post-production ?

PG : Elle a été beaucoup plus longue que prévu à cause des effets spéciaux. On a étalonné chez Technicolor avec Natacha Louis qui a fait des vraies merveilles. C’est mon étalonneuse préférée, mais là, elle s’est surpassée pour aider les effets spéciaux, par exemple en givrant les arbres, et en retravaillant chaque plan sans neige. Elle a assuré la continuité avec Ronald Grauer qui a enneigé quelques très belles séquences du film. Et je trouve que nos producteurs ont tenu le choc jusqu’au bout…

Que penses-tu du résultat ?

PG : Je trouve que l’univers est réussi, que les idées de Gerard ont été respectées et que le film, en dépit de circonstances de tournage assez compliquées, est très prenant . Bien étrange !

Matériel :

Caméra :  Alexa XT, Alexa Mini et Cooke S4

Loueur caméra : Eye Lite

Loueur machinerie : Cinetec

Laboratoire : Technicolor

VFX : Benuts

Equipe :

Cadreuse caméra B : Zoé Vink

1er AC : Zoé Vink, Agathe Corniquet

Chef électro : Didier Versolatto

Chef machino : Réginald Desy

Étalonneur : Natacha Louis