Manu Dacosse à propos de L’amant Double

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On ne présente plus Manu Dacosse. Chef opérateur et membre de la SBC, il a remporté de nombreux prix ces dernières années, notamment le Magritte de la meilleure photographie 2016 pour Alleluia de Fabrice du Welz, le Magritte de la meilleure photographie 2015 pour L’étrange couleur des larmes de ton corps d’Hélène Cattet et Bruno Forzani, le prix du jury de la meilleure photographie 2016 pour Evolution de Lucille Hadzihalilovic et le prix de la meilleur photographie 2017 au Sundance pour Axolotl Overkill d’Hélène Hegemann. Il est enfin connu pour son travail sur La femme dans l’auto avec des lunettes et un fusil de Joann Sfar (2015), La confession de Nicolas Boukhrief (2016), ou Un petit boulot de Pascal Chaumeil (2016). On a donc profité de la sélection de son dernier film, L’amant double de François Ozon, à Cannes, pour lui poser quelques questions sur son travail.

La confession de Nicolas Bouckrief

Synopsis : Chloé, une jeune femme fragile, tombe amoureuse de son psychothérapeute, Paul. Quelques mois plus tard, ils s’installent ensemble, mais elle découvre que son amant lui a caché une partie de son identité.

Langues : Français

Acteurs principaux : Marine Vacth, Jérémie Renier, Jacqueline Bisset 

Durée : 107 min

Productions : Mandarin, Foz, Mars Films et Scope Pictures

Il y a déjà quelques interviews et articles sur toi. Je sais donc que tu as commencé à filmer des courts à 16 ans avec des amis, que tu as ensuite intégré l’IAD où tu as d’ailleurs rencontré Hélène Cattet et Bruno Forzani avec lesquels tu as fait tes premières armes de chef opérateur. Que peux-tu me dire de plus sur ton parcours ?

MD : Tout d’abord, avant de faire l’IAD, j’ai fait l’INRACI en photo. Mais ça ne me correspondait pas du tout.

Ensuite, à l’école, je n’ai quasiment pas travaillé avec Hélène et Bruno, en tous les cas, pas comme chef opérateur. Un jour, je les ai croisés dans la rue. Par un ami commun, je savais qu’ils préparaient un court-métrage, je leur donc ai demandé s’ils avaient un chef opérateur et c’est comme ça qu’on a commencé à travailler ensemble. Je pense que ce qu’ils ont apprécié d’emblée, c’est mon honnêteté : je leur ai dit tout de suite que je ne comprenais pas grand chose à ce qu’ils faisaient, mais que leur univers visuel m’intéressait. Eux, ils étaient contents d’avoir quelqu’un qui n’intellectualisait pas trop leur image, et moi j’ai beaucoup appris à leur côté. Ils m’ont fait découvrir des films, des classiques et des moins classiques, que je ne connaissais pas, car je ne viens pas d’une famille très cinema. Grâce à eux, j’ai découvert le cinéma des années 70, et notamment le travail de Gordon Willis, et j’ai été fasciné.

Par ailleurs, à la sortie de l’école, j’ai travaillé un an pour une chaîne de télévision à Bruxelles. Je faisais principalement du news et ça m’a véritablement intoxiqué. Je me suis rendu compte que même quand je ne faisais pas du news, je découpais comme en news. J’étais dégouté. A l’époque, j’avais un ami au Liban qui faisait aussi de l’image, Yves Sehnaoui (Chef opérateur franco-libanais, principalement connu pour avoir fait la lumière de Caramel de Nadine Labaki, NDRL). Je l’ai appelé et il m’a dit de le rejoindre, que le marché de la pub était en train d’exploser dans le pays. J’y suis resté quelques années. Je bossais principalement comme premier assistant caméra, en pub, mais aussi en long. Après avoir fait Caramel, je suis rentré.

A mon retour, je suis devenu assistant opérateur Flying cam. C’était l’équivalent du drone à l’époque. Grâce à ça, j’ai beaucoup voyagé et j’ai fait de très grosses publicités et des films américains à gros budget, comme cadreur deuxième équipe. Même si c’était un boulot alimentaire, j’ai beaucoup appris, car souvent la deuxième équipe tourne moins, ce qui m’a permis d’observer le travail de grands chefs opérateurs.

Evolution de Lucille Hadzihalilovic

Ton style est un peu schizophrène. D’un côté, tu produis des images très marquées, assez particulières, et un peu étranges dans les films de genre que tu as fait en collaboration notamment avec Hélène et Bruno, mais aussi avec Fabrice du Wueltz, Lucille Hadzihalilovic et Hélène Hegemann. De l’autre, tu fais des films beaucoup plus classiques dans leur cinématographie, ce qui ne les empêche pas d’être très beaux, comme par exemple le dernier film de François Ozon. Quel est ton style de prédilection, si tu en as un ?

MD : En fait je n’en ai pas. Le chef opérateur est là pour adopter l’univers du réalisateur. Je n’ai pas de style à moi. Je suis simplement une éponge. Hélène et Bruno veulent une lumière très stylisée et pas du tout naturaliste. Fabrice, lui, veut une lumière naturaliste, mais visuellement intéressante. Il faut que toutes les sources soient justifiées et dans le champ. Pour Hélène, c’était encore différent. C’était son premier film, elle n’a que vingt-trois ans, donc il a fallu l’accompagner. Elle est très littéraire et vient d’une famille ultra cultivée, donc ses intentions étaient assez intellectualisées. Au final, je l’ai orienté vers des choix simples : deux focales, un 50 mm et un 100 mm, le tout à l’épaule. Lucille, elle, ne voulait aucun projecteur. Elle avait trop souffert de la lourdeur des équipements image à l’école. Elle voulait un petit plateau et la plus grande liberté possible à la mise en scène. J’ai donc travaillé uniquement avec des ampoules et des néons.

Beaucoup de ces films traitent du même sujet : la folie. Comment travaille-t-on ce thème à l’image ?

MD : L’image de la folie pour moi, c’est celle d’un mec qui s’enfonce dans le noir. Mais en fait, c’est tous les extrêmes : les sous-ex, les sur-ex, quand tu décroches l’objectif, quand tu changes la vitesse de l’obturateur… Bref à chaque fois que tu vas à l’encontre des codes classiques de l’image pour épouser l’état d’esprit du personnage. Par exemple dans Alleluia, j’ai poussé à fond le grain de la pellicule…

Comment un réalisateur comme François Ozon en voyant les films que tu as fait et alors que ce n’est pas du tout ce qu’il cherche pour son prochain film en vient à te contacter ? Qu’attend-t-il de toi ?

MD : C’est Pascal-Alex Vincent (réalisateur et scénariste français, connu principalement pour Donne-moi la main et Miwa, à la recherche du lézard noir NDRL) qui m’a recommandé. Il a vu beaucoup des films que j’ai fait, car il est fan de films de genre. Je crois que François m’a choisi après avoir vu Amer et L’étrange couleur des larmes de ton corps. Pour l’Amant Double, il voulait une approche un peu film de genre, mais pas du tout dans le style de ce que j’avais fait avant. Je crois que ce qui lui a plu, c’est que je sois assez libre pour accepter toutes ces lumières. C’est ça qui l’intéresse : être libre. Il veut pouvoir tourner dans tous les axes, zoomer sur les comédiens en plein milieu d’une scène et en même temps que ce soit beau.

L’amant double de François Ozon

Comment s’est passé la collaboration avec François Ozon ?

MD : Quand tu travailles avec des grands réalisateurs comme François ou Fabrice (du Welz, NDRL), ce que tu apprécie le plus c’est qu’ils n’ont aucune complaisance ni envers leur travail, ni envers le tien. Ils sont extrêmement exigeants. Alors forcément ça te pousse à te dépasser. Fabrice, par exemple m’a beaucoup testé la première semaine du tournage. Il me faisait désinstaller des choses dont on avait parlé en prépa, me faisait refaire la lumière sous prétexte que ça ne lui convenait pas, etc. Tout ça afin de me faire sortir de ma zone de confort. Dans sa conception, les chefs opérateurs sont comme des comédiens, il faut qu’il bouge avec eux, qu’ils s’identifient à eux, donc il ne faut pas qu’ils soient trop confortables. Il faut qu’ils doutent eux aussi. Avec François, c’est un peu la même manière de travailler, il connait très bien la lumière et ne tolère aucune chipo de dernière minute. Tu dois travailler dans le temps imparti.

De quoi parle le film ?

MD : C’est un film sur le double. Chloé, le personnage principal va découvrir que Paul, dont elle est amoureuse, lui cache qui il est réellement.

Quelles étaient vos intentions à l’image ?

MD : Au début, on s’est cherché l’un l’autre à la lumière. François voulait être très proche des personnages au cadre, donc j’ai éclairé par l’extérieur ou avec des sources justifiées comme des ampoules pour laisser le plus de liberté possible à la caméra. Il voulait aussi travailler au zoom, ce qui ne me dérange pas tant qu’on ne mélange pas trop celui-ci avec des focales fixes, car alors le spectateur ne voit pas la différence qualitative. L’oeil s’habitue très vite aux défauts du zoom si tu le laisse les oublier.

L’amant double de François Ozon

Quel matériel as-tu utilisé ?

MD : On a utilisé une Alexa SXT, un zoom Angénieux 18-80mm et des Cooke S4 pour les séquences au stead.

Et pour la lumière ?

MD : Pour le jour, j’adore les Arri M9. En intérieur, j’ai travaillé principalement  avec des LEDs, les SL1 bi-color qu’on mettait sur un réseau wifi pour pouvoir les télécommander.

Tu cadrais toi-même ?

MD : Non c’est François qui cadrait. Cette manière de fonctionner était nouvelle pour moi. C’était pas facile au début. Il a beaucoup d’expérience au cadre, donc ce n’est pas ce qui me dérangeait, mais il fallait se plier à ses exigences en terme de lumière. J’avais rarement plus de cinq minutes pour éclairer, sauf, bien sûr, pour quelques séquences prévues au plan de travail.

L’amant double de François Ozon

Comment s’est passé la collaboration avec les comédiens ?

MD : C’était assez délicat, car il y avait quand même pas mal de scène de nudité et de sexe. Heureusement Marine Vacth me faisait confiance car on avait déjà fait un film ensemble. Et ça a été assez simple avec Jérémie Renier. Avec Jacqueline Bisset, par contre, ça a été beaucoup plus compliqué. C’est une très belle femme et une très grande comédienne. Mais elle a un certain âge et comme toutes les comédiennes de cet âge-là, afin d’améliorer sa photogénie, elle voulait toujours être éclairée de face, ce qui bien ne m’intéressait pas trop. J’étais obligé de ruser. Je m’étais une grande source diffuse face à elle, mais je décalais légèrement la source derrière afin de créer un peu de modelé. Mais le plus dur, c’est quand on a du tourner la séquence de folie. Avec François, on voulait du contraste, un lumière crue qui bouge circulairement. Et là, ça a été très compliqué… Heureusement, même s’il faisait semblant d’être d’accord avec elle, c’était une demande de François.

J’ai vu qu’il y avait une grosse équipe aux effets spéciaux. Il y en a beaucoup dans le film ?

MD : Oui, il y a deux scènes qui étaient assez complexes à faire. On a fait plusieurs passes où on a remplacé des visages par d’autres en post-production.

Que penses-tu du résultat final ?

MD : Dans l’ensemble, Je suis assez heureux, après il y a toujours des choses à améliorer…

L’amant double de François Ozon

Equipe :

Opérateur steadicam : Jan Rubens

1er AC : Thomas Caselli

Chef électro : Emilien Faroudja

Chef machino : Francois Tille

Étalonneur : Richard Deusy

Matériel : 

Loueur caméra : TSF France

Loueur matériel élétro : Transpalux

Loueur machinerie : TSF France

Laboratoire : M141