Ella van den Hove : enseigner l’image

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A l’occasion de la première conférence du comité éducation d’IMAGO qui a eu lieu ce moi-ci, nous avons pensé qu’il serait judicieux d’interviewer Ella van den Hove, membre SBC, chef opératrice, enseignante et membre de ce comité sur l’éducation au sein d’IMAGO. 

 

Pourrais-tu présenter ton parcours entre enseignante et chef opératrice ?

EvdH : J’ai fait l’INSAS il y a 33ans (le temps passe vite !). En sortant, j’ai fait le parcours classique de l’assistanat, puis je suis devenue cadreuse, surtout sur des téléfilms français, et aujourd’hui je suis chef opératrice, principalement en documentaire. A côté de ça j’enseigne à la HELB (l’INRACI) et à l’INSAS. J’arrive à faire en moyenne un documentaire par an. Là je viens de finir le teaser d’une série pour laquelle j’ai d’ailleurs travaillé avec des anciens étudiants de la HELB. C’était super chouette !

J’aime bien enseigner évidemment, mais il ne faut pas être naïf non plus. En général, tu arrives à l’enseignement parce que tu travailles moins.

Pendant dix ans, j’ai travaillé pour la HELB avec un contrat SMART. Et puis au fur et à mesure, j’ai initié un exercice, j’ai pris des responsabilité. A ce moment-là, j’ai décidé d’avoir un vrai contrat. Mais pour l’obtenir, j’ai dû prendre des cours de pédagogie et valider un certificat d’aptitude à l’enseignement dans l’enseignement supérieur (CAPAES).

Je ne peux pas imaginer n’être que prof, car si tu n’es que prof q’u’est-ce que tu enseignes ? Et en même temps, l’équilibre est fragile, la HELB a tendance a vouloir peu d’enseignants, mais qui restent longtemps. J’ai l’un des « petits horaires » de cette école et c’est déjà énorme. Ce à quoi il faut ajouter les exercices que j’accompagne à l’INSAS.

Depuis combien de temps travailles-tu à l’INSAS ?

EvdH : Ca fait six ans. La façon d’y organiser le temps des professeurs est très différente. Ceux-ci viennent pour une période courte, mais de façon très intensive. Par contre le reste de l’année ils vaquent à leurs occupations. Alors qu’à la HELB, il y a beaucoup moins de profs donc on est beaucoup plus sollicités sur l’année, ce à quoi s’ajoute un certain nombre de charges administratives comme vérifier que les étudiants ont bien suivis tous leurs exercices, lire les mémoires etc. Mais je me protège un peu parce qu’il faut du temps pour aller voir ce qui se passe sur les tournages !

Et comment arrives-tu à participer à des tournages de documentaire alors ?

EvdH : Ca dépend du projet. Un des derniers documentaires que j’ai filmé dressait le portrait d’une vieille dame qui a, en quelques sortes, adopté une famille de réfugiés et qui est devenue leur grand-mère. On a tourné sur une période de deux mois, à raison de deux ou trois fois par semaine, mais pendant des plages très courtes (2h-3h) car la dame était âgée et se fatiguait vite. Cela n’interférait pas avec mon travail à l’école et ça correspondait aussi à ce que cherchait le réalisateur, car ce n’est pas évident pour quelqu’un qui doit payer ses factures d’être aussi disponible sur une aussi longue période. J’aime à penser que j’étais un bon casting pour ce projet-là.

Et puis sinon j’ai fait un film sur le génocide au Rwanda. Et là j’ai tourné pendant les vacances d’été. On a tourné ça avec rien, juste un appareil photo. Mais c’était une très belle expérience, car il a fallu travailler comme en inversible, et heureusement car il n’y avait plus de moyen au final pour la post-production.

Parle-moi un peu de la conférence IMAGO ?

EvdH : La conférence est organisée par le comité éducation d’IMAGO (la fédération européenne des chef opérateurs).

J’aime bien dire que l’ancêtre de ce comité, c’est un peu nous les Belges, la SBC, mais surtout Marijke (Vankets) et moi. Marijke est en quelques sortes mon alter-ego flamand à la SBC : on est sorties en même temps de nos écoles respectives, on a fait notre premier long-métrage ensemble, on est deux femmes, chef opératrices, belges et membres de la SBC et on enseigne toutes les deux (elle donne cours à Singapour où elle habite et un peu au RITCS) avec le même engouement. Nous étions à l’époque dans le comité technique sous l’égide de Kommer Kleijn. Et on s’est rendues compte toutes les deux qu’on parlait plus d’éducation que de technique pure. Marijke avait fait un sujet de thèse sur l’utilisation des optiques et elle avait envie de le partager avec les étudiants des écoles belges. On a donc organisé une rencontre entre toutes les écoles, par le biais notamment des membres de la SBC, qui sont impliqués comme professeurs dans toutes les écoles. On avait organisé ça à la HELB, mais au final on a eu peu d’étudiants de l’école, car ils étaient en plein tournage. Par contre, on a eu pas mal de Sint-Lukas et de la NARAFI. Le panel était un peu déséquilibré, mais c’était très sympas. A cette conférence est venu un prof de l’IAD, Mark De Backer. Il avait pour projet de lancer une réunion des professeurs d’image européens et il nous a proposé de l’aider. Il y a deux ans, lIAD a donc organisé en collaboration avec la SBC, cette première conférence sur l’éducation qui n’était pas à la base une conférence IMAGO, même s’ils ont bien sûr soutenu le projet. A cette réunion-là, Tony Costa a réuni les chefs opérateurs présents et intéressés et leur a proposé de fonder le « comité éducation d’IMAGO » dont il est devenu le président. Depuis nous nous sommes revus deux fois pour discuter de comment on allait organiser la première conférence qui a eu lieu ce mois-ci. En dehors des réunions, nous nous étions engagés à échanger des infos, mais bon il faut avouer qu’on le fait relativement mollement. Pour moi, le vrai intérêt de ce comité, c’est les conférences, car elles permettent que les gens se rencontrent et discutent de comment ils voient l’éducation et l’avenir du métier de chef opérateur. Evidemment dans l’école, il y a des pratiques qui s’établissent et qui déteignent sur le monde professionnel et inversement bien entendu.

Tu pourrais en donner un exemple ?

EvdH : Le passage de l’argentique au numérique en est le meilleur exemple. En particulier, la question du data manager. Fallait-il que ce poste appartienne à l’équipe image ou au montage ? La question se posait sur les plateaux, mais il fallait aussi que les écoles prennent des mesures dans un sens ou dans l’autre. C’était un des points sensibles de la conférence de Louvain-la-Neuve. C’était très marrant parce que c’était un problème que les profs avaient avant tout comme opérateurs, mais ils voyaient bien que les deux étaient liés.

A Munich, c’est un peu différent. L’idée est de lancer des pistes de réflexions sur des sujets techniques assez spécialisés, comme par exemple la photographie dans la 3D et même dans les jeux video, et des sujets pédagogiques assez généraux.

Et toi quel sujet proposes-tu ?

EvdH : J’ai proposé à mon groupe de réfléchir sur la façon d’initier la collaboration artistique entre le réalisateur et le chef opérateur. Je ne venais pas avec des réponse mais avec des questions et j’avais imaginé de structurer le débat autour des différentes étapes de la production (préparation ; repérage, shooting, postproduction). J’aurais eu ensuite un genre de livre de cuisine avec des recettes de bonnes pratiques pédagogiques. Mais ça ne s’est pas du tout passé comme ça ! Les membres de mon panel était très différents en ages et en pratiques professionnelles. Les participants ont résisté et n’ont que peu parlé de leurs expériences pédagogiques. Par contre, une vraie réflexion au sujet de la collaboration artistique a donné lieu à de vrais échanges entre l’unique étudiante de mon panel et les autres intervenants. Trois mots clé sont apparus : « story », « respect » et « trust ». Lors des comptes rendus en séance plénière, j’ ai donné la parole à l’étudiante à propos du mot « respect ». C’était un bon moment de la conférence. Pour les conclusions écrites de la conférence en entier, il faudra aller prochainement sur le site de IMAGO !

Comment est composé le comité éducation d’IMAGO ?

EvdH : Nous sommes une petite douzaine de membre réunie autour de Tony Costa (AIP). Marijke Van Kets et moi représentons la SBC, et ensuite il y des membres venus d’un peu partout en Europe. Il faut quand même remarquer qu’on est moitié de femmes, ce qui n’est pas du tout représentatif de la profession, surtout pour notre génération. Je pense qu’on a un intérêt pour le sujet, mais aussi qu’on a plus de difficulté de carrière…

 Quel est le but de la conférence ?

EvdH : C’est très difficile de savoir à quoi a servi une conférence. Ca a permis un débat dont on a tiré quelques idées avec lesquelles on rentre et qui vont plus ou moins porter leurs fruits. Je cite toujours l’exemple de cette Anglaise, qui lorsque j’animais un panel sur l’étalonnage, il y a 2 ans, a pris la parole pour dire : « moi, quand j’amène mes étudiants à l’étalonnage, je leur interdis de chuchoter ». Alors bon à première vue, ça ne me paraissait pas très pertinent et un peu mince comme idée à retenir à la fin d’une conférence. Et en fait elle avait complètement raison, car l’idée derrière tout ça, c’est que si tu chuchotes, c’est parce que tu ne sais pas trop ce que tu veux. Interdiction de chuchoter = obligation de concrétiser par la parole leurs intentions d’images. On ne sait pas avec quoi on va rentrer, mais même des petites choses peuvent en fait réellement nous servir, même en tant qu’opérateur.

Revenons un peu à l’enseignement de l’image en Belgique. Peux-tu décrire les différentes formations qui existent en Belgique ?

EvdH : Il y a des écoles qui sont en trois ans et qui forment essentiellement des techniciens : c’est la HELB (ex INRACI) et le NARAFI qui sont les plus anciennes écoles de cinéma. Au départ, elles formaient les techniciens de la télévision et surtout de la radio. Ces formations sont donc basées sur un enseignement électronique très poussé. Elles n’avaient pas vocation à la base à former des artistes. Bien sûr, depuis elles ont évoluées vers une ouverture un peu plus artistique, mais ça reste des formations techniques, il n’y a par exemple pas de section réalisation. Les étudiants qui le veulent et qui sont choisis peuvent écrire un scénario et le réaliser ensuite, mais sans aucune garantie d’être dans dans les trois ou quatre scénarios retenus. Ce qui est très différent des autres écoles en Belgique, à savoir l’INSAS, l’IAD et le RITCS où là on forme quand même des collaborateurs artistiques. Sint-Lukas et La Cambre c’est encore différent, ce sont des artistes complets qui utilisent l’image comme média, que ce soit comme vidéastes ou via le cinéma d’animation. Donc pour un si petit territoire, on foisonne de formations et d’écoles !

Selon moi, ce qui fait la différence entre chaque école, c’est les étudiants qui sont dedans. A l’INSAS, on a beaucoup d’étudiants français qui arrivent avec une autre culture et aussi un bagage plus important (ils ont souvent déjà étudié avant). Alors qu’à la HELB, on a beaucoup plus d’étudiants qui sortent des humanités et qui viennent de la province belge. Les motivations de ces étudiants sont différentes. Je ne peux malheureusement comparer que les deux écoles dans lesquelles je travaille, mais ce serait vraiment intéressant de comparer aussi les autres. A l’intérieur de la SBC on est déjà beaucoup de professeurs qui sont très impliqués dans les écoles, ce serait vraiment bien qu’on échange sur le sujet.

Cette différence entre les étudiants tient aussi à la façon dont les étudiants sont sélectionnés à l’entrée. Aucune école ne fait la même chose : à l’IAD, ils en prennent plus qu’à l’INSAS, mais ils font une sélection à la fin de la première année ; à la HELB, tout le monde entre, mais les orientations se font au cours de la première année : il y en a qui partent, il y en a qui ratent et il y en a qui décident de faire de l’image trois mois avant la fin de l’année etc. C’est ça qui va faire la couleur de l’école : la façon dont tu choisis tes étudiants. Chaque année nous remettons en questions certaines étapes de l’examen d’entrée à l’INSAS en image : est-ce qu’on conserve ce qui a été fait depuis des générations ? Est-ce qu’on ajoute de nouveaux critères etc ? Qu’est-ce qu’on supprime ? C’est passionnant !

Je suppose aussi que l’investissement de l’Etat n’est pas le même entre ces différentes écoles ?

EvdH : L’enseignement en Belgique, c’est un vrai binz. Quand j’ai fait ma formation pédagogique, j’ai eu tout un chapitre dessus ! En réalité toutes les écoles que je viens de citer sont subventionnées par l’Etat. Il doit exister aussi des écoles privées comme l’ESRA, mais je ne les connais pas. L’INRACI, l’IAD et l’INSAS sont toutes les trois financées par la communauté française, mais avec des statuts différents. Par exemple l’IAD et l’INSAS ont le même programme, mais ce n’est pas le même réseau : l’une est dans le réseau libre, l’autre fait partie du réseau officiel. L’INSAS, La Cambre et les conservatoires sont directement organisés par la communauté française sans intermédiaire. A l’inverse, l’IAD a un pouvoir organisateur entre les deux, c’est moins direct, et elle fait partie du réseau Libre confessionnel. C’est une école catholique. Mais toutes font partie de l’ESA (Ecoles supérieures des Arts). Dans le réseau libre, tu peux en effet avoir des écoles confessionnelle et non confessionnelle, et la HELB fait partie de la deuxième catégorie, mais ne fait pas partie de l’ESA. Bref un labyrinthe administratif typiquement belge qui explique sans doute pourquoi nous avons tant d’école de cinéma au Km2.

Est-ce qu’il y a une façon d’enseigner l’image proprement belge ?

EvdH : Bien sûr que non cela dépend des écoles, mais surtout des étudiants et de leurs ambitions, mais à mon avis on apprend plus en faisant ses propres expériences à travers les différents exercices pratiqués dans l’école que par l’enseignement que l’on reçoit de ses professeurs. On apprend aussi beaucoup par l’analyse, mais bon à nouveau ça dépend de la culture des étudiants et de l’école  (on pratique moins l’analyse à la HELB qu’à l’INSAS). Après ce qui est très compliqué, pour un professeur, c’est de faire réfléchir l’étudiant à son travail alors que celui-ci, étant donné sa faible expérience, y est souvent très attaché, donc se vexe très vite. Un bon endroit où l’on peut les faire réfléchir tout en apprenant, c’est à l’étalonnage.

Penses-tu qu’il y a trop d’étudiants de cinéma qui sortent chaque année ?

EvdH : C’est une très bonne question, car c’est vrai qu’en Belgique, il est impossible d’ingérer tous les étudiants d’école qui sortent chaque année. Il y a quand même de l’emploi entre les postes d’ électros, de machinos, et de video assistant. Mais il n’y a certainement pas de place pour ingérer toutes ces personnes en tant que chef opérateur, ça c’est sûr. Et en même temps, est-ce qu’on est obligés de devenir chef opérateur quand on sort d’une section image dans une école supérieure ? A la HELB, j’ai des étudiants qui ne veulent pas du tout être chef opérateur. J’ai par exemple eu un étudiant qui avait écrit un mémoire sur les ralentis dans les matchs de foot, il avait fait la HELB pour être caméraman sportif et il avait eu raison.

Il y a quand même une bonne partie des étudiants français, notamment à l’INSAS et à l’IAD qui repartent en France après leurs études. Ca « libère » de la place. Ce serait d’ailleurs intéressant de se demander pourquoi il y a un tel engouement pour les écoles de cinéma belges auprès des étudiants français ?

EvdH : En vérité, ce n’est pas du tout propre aux études de cinéma. L’enseignement supérieur belge est d’une manière générale assez attractif pour les étudiants français.

Oui c’est vrai. Mais j’ai quand même l’impression que les étudiants français ne font par leurs études dans les écoles de cinéma belges par défaut, comme c’est le cas pour les étudiants en médecine, mais par choix pour la qualité de l’enseignement.

EvdH : C’est vrai aussi. Mais ce n’est pas propre à la Belgique et à la France. Il existe le même phénomène entre l’Allemagne et l’Autriche. C’est d’ailleurs un point de tension quand l’on discute avec nos collègues allemands qui organisent la conférence à Munich. On sent qu’ils sont un peu réticents à l’idée d’organiser une conférence visant à améliorer le système éducatif, car en réalité il y a tellement d’écoles en Allemagne, et tellement de chef opérateurs que beaucoup d’entre eux ne vivent pas correctement.

En même temps, on les comprends. C’est d’ailleurs, un paradoxe intéressant : les gens qui enseignent dans les écoles de cinéma sont souvent ceux qui ont de moins en moins de travail, et qui sont donc obligés d’enseigner pour arrondir leur fin de mois, mais en enseignant, il forme une nouvelle génération de personnes, avec lesquelles ils vont rentrer en compétition.

EvdH : Je pense que tu as raison, mais qu’en même temps, il y a un âge pour tout. Personnellement, je suis sortie de l’école, j’ai travaillé pendant 25 ans, et puis ma vocation d’enseignant est venue d’un double constat : d’un côté je n’avais plus envie de faire des courbettes devant les maisons de production pour faire une deuxième caméra sur un téléfilm français à une période où les productions françaises en Belgique étaient moins nombreuses et de l’autre j’avais commencé à former des stagiaires sur les plateaux avec un réel plaisir. Lorsqu’on m’a proposé d’enseigner à l’INSAS, je me suis rendue compte que j’avais plus l’occasion de m’amuser en faisant des remakes avec les étudiants. J’utilise souvent l’analogie avec le saumon qui naît dans la rivière, qui va jouer en haute mer et qui, à la fin de sa vie, remonte à la source. Mais ça s’est fait progressivement : au départ, j’enseignais à l’INRACI quand j’avais des creux dans ma carrière, mais dès que j’avais quelque chose de plus intéressant, je les laissais tomber du jour au lendemain, sans me poser de question. C’est l’INSAS qui m’a fixé à l’enseignement, autour du projet du remake qui m’intéressait vraiment. Et là je me suis dit : « peu importe ce qui tombe, je ne serais pas disponible au mois de décembre ! » Et puis, il faut voir aussi qu’à ce moment-là, les couloirs de l’INSAS étaient remplis de gens qui avaient fait l’école en même temps que moi, qui étaient comme moi de nouveaux professeurs et qu’il y avait une vraie dynamique pour renouveler l’enseignement, notamment autour de la question du passage au numérique. Alors que si je persistais à faire du cadre, j’étais réduite à me battre pour obtenir un poste que je maîtrisais sur des projets moyennement intéressants. Mais au-delà de mon parcours personnel, je pense que quand on est professeurs, il faut s’enorgueillir de la réussite de ses élèves. En plus, on apprend énormément à l’école même en tant que professeur. On fait d’ailleurs beaucoup plus de tests que de tournages, ce qui nous permet d’expérimenter des techniques qu’on n’avait jamais testé et ça nous sert dans le milieu professionnel.

Ca peut d’ailleurs être frustrant pour les étudiants, car ils ont parfois la sensation que leur professeurs ne savent pas tout. Mais en même temps, je suppose que cela fait partie de l’apprentissage que de comprendre qu’une école n’est pas là pour palier à tous les manques de ses élèves ou pour leur apprendre à être des opérateurs parfaits.

EvdH : Mais oui une école est forcément imparfaite, elle donne simplement les armes. Apprendre l’image, c’est peut-être finalement apprendre à trouver les infos, apprendre à regarder et apprendre à se débrouiller avec rien.

Depuis quelques années des masters sont apparus dans les écoles, qu’en penses-tu ?

EvdH : Je pense que tout le monde n’est pas obligé de faire un master. Notamment, pour des raisons d’âges ou de moyens. Ne pas faire de master n’empêchera pas l’étudiant de continuer à progresser. D’ailleurs, d’un point de vue légal, l’école est obligée de délivrer au bout de trois ans un diplôme professionnalisant qui garantit que l’étudiant est prêt à travailler. On a allongé le temps des études comme partout ailleurs, mais ce n’est pas spécifique au cinéma. Ce qui me semble certain c’est que le master sert aussi de filet de sécurité pour ceux qui ont peur de se lancer dans la vie active, car ils craignent de ne pas avoir de débouché à la sortie, mais en réalité ils sont tout à fait qualifiés pour travailler. Sur la façon dont les masters sont organisés, en revanche, je trouve qu’il y a des choses à redire. Aujourd’hui le master est encore trop une demi-année de troisième. Il faudrait voir le master comme une unité à part entière de recherches.

Mais je suppose qu’il faut des financements en plus pour ça.

EvdH : Tout à fait. On a rallongé le temps des études sans changer la donne. Après il faut tout de même préciser qu’avant la création des master, les trois années étaient beaucoup trop remplies, surtout quand on a voulu conserver l’enseignement de la filière argentique, en ajoutant la formation numérique, et bien entendu au meilleur niveau possible. Apprendre tout cela en trois ans, l’étudiant devenait chèvre ! Toutefois, je crois quand même qu’on a trouvé un sens au master, car la tendance générale était à l’allongement des études. Personnellement, j’aurais trouvé bien, même si ce n’est pas du tout la tendance aujourd’hui, que les étudiants puissent partir, faire leurs premières expériences dans le monde du travail et revenir faire leur master plus tard, après avoir trouvé un sujet qui les intéresse vraiment. De même, j’aurais aimé que les étudiants puissent choisir une spécialité. Par exemple, qu’un étudiant puisse faire un master spécialisé en étalonnage.

Je parle par expérience personnelle (vu que j’ai fini l’Insas il y a peu), j’ai remarqué que beaucoup d’étudiants ne finissent même pas leur master en un an. Cela s’explique notamment, car en ne rendant pas leur mémoire, il conserve le statut étudiant plus longtemps, ce qui leur permet de ne pas être taxé et de vivre plus sereinement les premières années de travail qui sont souvent irrégulières. Qu’en penses-tu ?

EvdH : Le problème c’est qu’ils ne cotisent pas. En tous les cas, tu as raison, l’emploi précaire et l’insécurité n’aide pas à pousser les étudiants dehors. Ce flou entre travail et étude, n’est pas bon pour la profession, dont les prix sont cassés par ces emplois moins chers, mais surtout pour les faux étudiants qui arrivent ainsi à survivre, mais ne rentrent pas dans le système.

Les études se rallongent alors que la plupart du temps à la sortie de l’école les étudiants vont souvent faire des métiers qu’ils pourraient apprendre en un mois de formation.

EvdH : En effet, j’ai l’impression que de moins en moins de gens arrivent dans le cinéma par hasard. Les écoles de cinéma sont des passages obligés pour accéder aux métiers du cinéma. Aujourd’hui, on rencontre très peu sur les plateaux de personne qui n’ont pas eu de formation, qui rentrent par la petite porte et apprennent sur le tas. Lorsque j’ai commencé à travailler les machinos et les électros ne venaient pas des écoles de cinéma, mais d’autres corporations, alors qu’aujourd’hui la plupart ont fait une école de cinéma. C’est peut-être une conséquence de ce qu’on appelle la « massification de l’enseignement supérieur ».

Quel futur vois-tu pour l’éducation de l’image en Belgique ?

EvdH : Aujourd’hui les carrières sont de plus en plus originales et dépendent des personnes qui les font. Quand je suis sortie de l’école, ça commençait, mais la plupart du temps, tu faisais la filière classique : 3ème, 2ème, 1ère, cadreur, chef op. Aujourd’hui, il y a de nouveaux postes qui n’existaient pas hier : DIT, DATA etc. Et des nouvelles filières qui se développent comme celles des séries. Il y a 20 ans, les chef ops qui en faisaient, n’auraient jamais fait partie de la SBC, alors qu’aujourd’hui ils sont nombreux. L’avenir des écoles, à mon avis, est lié à ça. Il faut s’adapter au fait que les étudiants, déjà au sein de l’école, ont des vues différentes sur leurs « carrières ».