Hichame Alaouié à propos de Duelles d’Olivier Masset-Depasse

Ce message est également disponible en : English (Anglais) Nederlands (Néerlandais)

Etant donné que Duelles d’Olivier Masset-Depasse fait sa première mondiale au Festival International de Toronto dans la catégorie Présentations Spéciales, Hichame Alaouié, membre SBC et chef opérateur de ce magnifique film a gentiment accepté de répondre à nos questions.

Synopsis Bruxelles, début des années soixante, Alice et Céline habitent deux maisons bourgeoises accolées et jumelles. Elles sont les meilleures amies du monde, tout comme leurs fils de huit ans. Cette harmonie presque parfaite va basculer le jour où Alice assiste, impuissante, à la mort accidentelle de Maxime, le fils de Céline. Aveuglée par la souffrance, Céline reproche à Alice de n’avoir pas tout fait pour sauver son fils. Tout se fissure alors entre les deux amies…

Acteurs principaux : Veerle Baetens, Anne Coesens, Mehdi Nebbou, Arieh Worthalter, Jules Lefebvre et Luan Adam

Productions : Versus production, Haut et Court

Comment es-tu arrivé sur ce projet ?

HA : C’est mon premier travail avec Olivier Masset-Depasse. Jusqu’ici, son chef opérateur était Tommaso Fiorilli qui n’était pas disponible pour ce projet. Je pense que Versus, avec qui j’avais déjà travaillé, m’a recommandé. Notre rencontre s’est faite de manière très classique par une discussion autour du scénario. Et ça s’est très bien passé.

Qu’est-ce qui t’a séduit dans ce projet ?

HA : Le fait que ce soit un film d’époque qui se passe dans les années 60 et en même temps un film de genre ; ce que je n’avais encore jamais fait. Ou plutôt un film qui passe de genre en genre. Ca commence assez simplement, la vie de deux familles qui vivent côte à côte, puis très vite et de manière assez inattendue, la mort de l’un des enfants, va, bien entendu, faire basculer le film dans le drame. On entre ensuite dans la parano de la mère qui a assisté à l’accident, et enfin le film se termine en une sorte de thriller/policier. Le scénario a, selon moi, une trajectoire très intéressante et surprenante. Enfin, j’ai senti qu’il y avait de vraies demandes à l’image du réalisateur ce qui ne pouvait que plaire au directeur de la photo que je suis.

Justement quelles étaient vos intentions à l’image ?

HA : On avait pour référence entre autre les films d’Hitchcock. Visuellement Olivier voulait quelque chose qui se rapproche des parties d’époque de « Tree of life » de Terrence Malick. Il souhaitait une image très glamour, assez belle avec de la douceur et du caractère, avec un look bourgeois année 60. Au niveau de la lumière, Olivier voulait quelque chose d’assez doux et beau qui fasse contre-point à l’histoire qui, elle, s’assombrit. Pour ce qui est de la caméra et de la mise en scène, au départ je pense que ce n’était pas très clair pour lui, Olivier est quelqu’un d’instinctif, et sur le tournage cet instinct l’a finalement poussé à faire beaucoup de mouvements : il y a du stead, du stab one, de la dolly, de l’épaule, un peu de tout, mais très peu de plans fixes. En dépit de la difficulté des plans, on a fait quelque chose de très découpé. Il n’y a pas de plans séquences, mais bien trois-quatre plans séquences par séquence. C’était au final assez complexe, surtout qu’on était en décor naturel, dans deux maisons, donc il manquait souvent de place. Et puis il y avait beaucoup de rapport intérieur/extérieur, donc c’était compliqué à faire, mais d’autant plus excitant on va dire.

As-tu eu à résoudre des problèmes particuliers ?

HA : A la base, on pourrait croire que c’est un film simple : il y a un décor principal constitué de deux maisons côte à côte et de leurs jardins. Il n’y a pas de cascade ou de trucage, ni de plan-séquence très compliqué. Mais en raison de l’exigence d’Olivier, et de sa volonté de faire du mouvement, aucune journée n’a été facile, d’autant que pour des raisons budgétaires, on a eu une semaine en moins de tournage par rapport à ce qu’on devait avoir. On a donc fait cette semaine en heures supplémentaires, ce qui faisait des journées souvent très longues. Malgré cela, Olivier a réussi à tirer son équipe vers le haut, grâce à son exigence et à sa capacité à ne pas lâcher tout en étant instinctif. Je dirais donc au final que ça s’est plutôt bien passé.

Vous avez eu assez de temps de prépa ?

HA : On n’a jamais assez de temps de prépa ! Un film pourrait se préparer pendant des mois ! Comme on a tout découpé, ça nous a pris un peu de temps. Or on n’avait que deux semaines de prépa et on n’a pas eu le temps de tout voir. Moi je découvrais un peu, mais sur un film d’époque, il faut être très précis, si tu vois les fenêtres, il faut que tu vérifies si les façades ne sont pas trop modernes, combien de voitures d’époque et des figurants sont nécessaires, car de là découle le blocage, mais aussi les costumes etc. Donc en fait c’est la même chose qu’une préparation de film classique, sauf qu’il faut être un peu plus pointu. Il y a peu de place à l’improvisation. Même si Olivier voulait garder jusqu’au bout une certaine liberté, ce qui est bien normal.

Combien de temps et où avez-vous tourné ?

HA : On a tourné trente jours à côté de Liège, à Cointe. On a eu beaucoup de chance quand on a trouvé le décor principal, soit les deux maisons. Elles sont situées dans une sorte de quartier de maisons de cette époque-là, c’est ouvert, mais l’authenticité du lieu a été préservée, donc il n’y a pas vraiment de signalétique moderne, ni de trottoir pavé etc. C’est resté un peu dans un jus années 60. C’est très calme et assez vert, donc ça correspondait très bien au style de décor qu’on cherchait, par rapport à la classe sociale. L’une des deux maisons était vide et en vente, la deuxième était occupée par une famille, mais la production a réussi à la louer. C’était un vrai enjeu pour le film, car les maisons et les jardins sont un peu des personnages.

Quel matériel as-tu utilisé à la caméra ?

HA : La caméra principale était une Alexa Mini. J’ai souhaité des optiques anamorphiques. Par rapport à l’époque et pour répondre à l’esthétique glamour que souhaitait Olivier. TSF (le loueur de matériel), nous a loué des Scorpio, des optiques pas trop chères. Elles n’ont pas de gros défauts et donnent un certain caractère, esthétique à l’image. On a aussi utilisé pas mal de filtres devant la caméra : Soft FX ou Classic Soft de jour et du Glimmer en nuit.

Et pour la lumière ?

HA : Le film se joue beaucoup entre l’intérieur et l’extérieur. On a tourné en mai et juin 2017 et le temps était assez magnifique. Comme le plafond des maisons était assez bas, on a pris l’option d’éclairer au maximum de l’extérieur vers l’intérieur avec des grosses sources, des 18KW ou 9KW, pour nous laisser une certaine liberté de mouvement dans le décor.

Vous aviez une nacelle en permanence ?

HA : Pas en permanence, mais notamment pour tous ces plans où on passait de l’intérieur à l’extérieur et vice versa, les sources étaient sur nacelle pour ne pas les avoir dans le champ.

Et pour les nuits ?

HA : On a utilisé beaucoup de LED, qui ont vraiment un rendu impeccable sur les visages et dans les couleurs et qui ne prennent pas beaucoup de place dans un décors à plafond bas.

Vous aviez beaucoup de nuits ?

HA : Je dirais un tiers du film. Comme on avait beaucoup de séquences avec les enfants (enfin surtout un), on a fait beaucoup de fausse nuit. Ce qui présente l’avantage de préserver l’équipe, mais qui en même temps a le désavantage de nécessiter beaucoup de moyens pour un rendu correct. En effet, pour éviter d’avoir juste un borgnol tout noir derrière une fenêtre qui du coup devient un miroir, j’ai prévu des sas. Nous avons même construit un sas de dix mètres de haut sur sept mètres de profondeur et dix mètres de large parce qu’Olivier souhaitait comme effet de lumière dans la chambre de l’un des enfants des ombres d’arbres projetées sur le mur. Vu que la chambre était au premier étage, il fallait du recul pour créer ces ombres.

Plus haut tu parlais du fait que vous aviez tourné des plans au steadicam, tu cadrais toi-même ces plans ?

HA : Non, je ne cadre pas au stead. Nous avons fait appel à Jo Vermaerke comme steadycamer. Il est très agréable, très bon, et surtout il s’est véritablement mis dans le film, ce qui n’est pas toujours évident quand tu ne viens que quelques jours éparpillés sur un tournage. En revanche, je cadre les plans au Stab One. Les plans au stead sont plus beaux selon moi mais, pour des raisons financières, on n’a pu l’avoir que pour certaines séquences, environ huit jours. Jo a également cadré la deuxième caméra quand il était là, et Nicolas Boucart, mon chef machino, le reste du temps.

Le reste du temps vous étiez plutôt sur dolly ?

HA : Oui. Comme me l’a fait remarqué Nicolas (Boucart), on a utilisé beaucoup de rails courbes. Je pense que ça me vient des trois saisons que j’ai faites comme chef opérateur sur le Bureau des légendes, où j’ai testé pas mal de choses dans les mouvements et notamment les courbes en début, milieu ou fin de travelling que je trouve très intéressantes pour créer de la dynamique. Par ailleurs, on a eu de la chance, car on a pu rouler sur le sol des maisons, qui étaient assez lisses, ce qui nous a permis de faire pas mal de plans très propres impossibles avec des rails. Comme par exemple de passer de la cuisine à la salle à manger via un couloir en S, sans recourir à l’épaule.

Comment s’est passé le travail avec les acteurs ?

HA : Très bien avec tous les acteurs que ce soit Veerle Baetens, Anne Coesens, Mehdi Nebbou ou Arieh Worthalter. C’est très agréable de tourner avec des comédiens qui restent pendant les temps d’éclairage car éclairer un visage ou un autre ce n’est pas la même chose. L’enfant était hallucinant. Il avait une capacité à jouer, à poser un regard, à adopter une posture, j’étais fasciné.

Comment s’est passé la collaboration avec les autres départements ?

HA : On a beaucoup travaillé avec la chef déco, Anna Falguière. Pour nos essais filmés dans le décors, elle a peint un choix de couleur sur de grands cartons, ce qui nous a permis de les choisir en conséquence. Par ailleurs, je voulais tester les optiques Scorpio, car j’avais un doute sur les focales proposées. La plus large focale étant un 32mm sur laquelle on pouvait mettre une lentille qui permettait d’élargir. Je voulais vérifier qu’on pouvait avoir les personnages en pied dans le décor, sans avoir trop de déformations, ce qui était le cas.

Avec les couleurs choisies pour le décor, en studio, on a également fait des essais pour les costumes, les coiffures, et le maquillage. Il y a vraiment eu un travail artistique global assez important et assez juste. Avec Rachel Beeckmans, la chef maquilleuse, on a travaillé sur les matières, la texture des rouges à lèvres, la beauté, le glamour etc. C’était très chouette à faire et je pense que le rendu est là.

Sais-tu quel était le budget du film ?

HA : Autour des 3 millions. Et si j’ai bien compris, il en aurait fallu 4. En film d’époque, tout devient assez délirant : la moindre voiture d’époque nécessite qu’on la ramène en camion par exemple, donc les prix grimpent très vite.

As-tu eu recours à des installations extrêmement couteuses ou rares ?

HA : Oui, le sas dont j’ai parlé. C’était un effet important pour le réalisateur et la production ne voulait pas tourner de nuit… Ce sas a nécessité des renforts pour sa construction, son démontage, la location du matériel etc, donc forcément ça a coûté un peu d’argent. A part ça, il n’y a pas eu de grosses dépenses, hormis le scope anamorphique, les jours de steadycam et de nacelle. Rien de démesuré.

Comment s’est passé le reste de la postproduction ?

HA : La postprod était gérée par Mikros à Liège. L’étalonnage s’est fait à Paris, toujours chez Mikros. On a eu onze jours d’étalonnage, ce qui n’était pas de trop pour ce film. Souvent, une dizaine de jours suffisent, mais pour ce film, il y avait beaucoup de plans et on a pris en charge une partie des effets spéciaux pour limiter les coûts.

Tu as rajouté du grain à l’étalonnage ?

HA : Oui. Malgré les Scorpio et les diffusions que j’ai utilisés, je trouvais l’image encore trop propre, du coup on a rajouté une fine couche de grain quand c’était nécessaire.

As-tu utilisé des LUT ?

HA : Oui. A partir des essais filmés avec les comédiens, le maquillage, les costumes et les décors, j’ai fait des LUTs, ce qui nous a permis d’arriver au tournage avec quelque chose qui tenait esthétiquement et d’avoir quasi la même image sur le plateau, au montage et à l’étalonnage. Olivier n’a eu aucune surprise en découvrant ses images à l’étalonnage ce qui était assez agréable pour lui.

Que penses-tu du résultat final du film ?

HA : Je trouve le film très réussi. J’ai retrouvé en images ce que j’avais lu au scénario. L’histoire tient la route, les comédiens/comédiennes sont excellents, on croit à l’univers et à l’époque. Pour moi, le film est abouti sur la forme et sur le fond. C’est un film qui va au bout de ses ambitions, grâce à la ténacité de son chef d’orchestre, Olivier Masset-Depasse.

Matériel :

Caméra : Alexa Mini, Scorpio, TSF

Lumière : TSF

Machinerie : KGS 

Equipe :

1er AC : Olivier Servais

Chef électro : Jérôme Di Cola

Chef machino : Nicolas Boucart

Opérateur steadycam : Jo Vermaerke